La technologie naquit le jour où un primate se saisit d’une branche morte pour atteindre un fruit hors de portée. Cependant qu’un sien cousin cassa quelque noix avec un caillou.

La rencontre de ces deux familles et de ces deux techniques engagea l’humanité sur les chemins des complications sociales et de la complexité technologique.

Nous laisserons aux politiciens le soin de démêler et emmêler les complications sociales. Nous, héritiers d’homo faber, savons que c’est en forgeant qu’on devient forgeron. Nous assumerons notre « bornitude » en réfrénant toute tentation de divagation sur les sentiers, rebattus et bourbeux, de la politique. Nous nous bornerons donc ici à la complexité technologique et systémique.

Après les avoir améliorés en les appointant, et après les avoir essayés à de nombreux autres usages, les deux compères s’avisèrent de rabouter leurs outils pour améliorer les performances de leurs chasses et mieux trucider leurs concurrents.

 

Ainsi naquirent les armes de jet, de pique et de taille qui eurent une nombreuse descendance.

Ces techniques ouvrirent la voie aux rappointis par lesquels les forgerons excellèrent dans la confection des instruments aratoires et contribuèrent au développement des transports par le ferrage des roues de leurs chars et des sabots de leurs chevaux.

Le cheval vapeur a supplanté la plus belle conquête de l’homme qui n’est maintenant plus guère utilisée que par l’industrie du spectacle, les loisirs, les apparats politiques.

Déjà dans les années mille-neuf-cent-soixante-dix, les sciences des automatismes et de l’informatique avaient autant de disciplines que la physique classique.

Dans cette course, la thermodynamique continua à s’embarquer à bord de tout ce qui bouge et navigue. Elle a fait feu de tout bois, de toute biomasse, de toute matière fissile. Elle a donné des chaleurs et des vapeurs aux écologistes qui veulent remplacer toutes ces énergies, et au galop, par le vent, le soleil, la tectonique, les courants marins, les claquements de dents des frigorifiés.

On nous promet des compteurs intelligents qui nous dispenseront de réfléchir, de ressentir et d’agir. Des machineries, qu’il reste à concevoir, à financer et à installer, nous souffleront le chaud, le froid, le frais, quand et où il faudra.

On nous promet des voitures autonomes exemptes de défaillances, aptes à anticiper toutes situations, qui nous permettront de lire et de dormir pendant qu’elles nous inséreront dans le trafic, réguleront notre vitesse, éviteront les collisions.

Ces objectifs de rêve supposent que toutes productions et consommations d’énergie et tous déplacements soient intégrés en de vastes systèmes de systèmes, cohérents, stables, fiables, continûment disponibles donc redondants, gouvernables, modifiables, susceptibles de maintenance.

En attendant l’intelligence artificielle, plus présente par son nom et ses annonces que par ses contenus, nous fonctionnons avec des systèmes partiels qui ont le mérite d’exister.

Pour ne citer qu’un exemple, qu’il s’agisse d’avions modernes, civils ou militaires, tous sont à la fois usine thermique, centrale électrique, usine hydraulique, concaténation d’une grande diversité d’équipements informatisés, de centres de calcul ou d’échanges d’informations inter systèmes, de centres d’émission et de réception en liaison avec l’environnement…

Tous sont d’une grande complexité qui a pu être maîtrisée par une rigoureuse intégration de technologies aussi diverses que nouvelles. Rien n’aurait pu ainsi être maîtrisé sans les apports de la théorie des systèmes qui a progressivement été formulée et appliquée durant la deuxième moitié du XXème siècle.

Selon les rudiments de cette théorie, un système est l’assemblage de sous-systèmes interdépendants organisés en vue de l’exécution d’une mission. Son contour doit être défini avec précision pour bien le distinguer de son environnement. Un système trop vaste risque de ne pas être gouvernable. Un système trop petit est trop assujetti à son environnement. Les échanges d’informations et de ressources entre le système et son environnement, et entre les éléments du système, doivent être définis avec précision. Chaque sous-système est considéré comme un système. Sauf exception l’assemblage de sous-systèmes optimaux ne saurait constituer un système optimal. En conséquence, la stabilité et le bon fonctionnement d’ensemble d’un système nécessite de bien définir les paramètres auxquels doivent être soumis ses sous systèmes.

Nous sommes déjà sous contrôle de systèmes dont les objectifs ne peuvent être atteints que par un glissement vers un totalitarisme qui ne tardera pas à paraître insupportable par ceux qui lui seront assujettis.

Souvenons-nous de la mission lunaire Apollo XIII. Obligé par une panne de continuer son voyage vers la lune et d’en faire le tour pour prendre un élan gravitationnel. Par la vertu du savoir et de l’intelligence, l’équipage était revenu sur terre à bord du module lunaire.

Certes des phénomènes connus, circonscrits, simulés, expérimentés par les hommes peuvent être automatisés. Mais rien ne saurait remplacer dans l’urgence une équipe, à la fois terrestre et embarquée, intelligente et connaissant parfaitement un système complexe défaillant.

Prétendre gouverner le monde et les hommes par le truchement de programmes et d’algorithmes nous promet des déconvenues, des échecs, des malheurs.

Rien d’autre que la modération et la mise en œuvre(s) de la théorie des systèmes, n’arrêtera la course au gigantisme et à la complexité. Le problème est de décider à quels niveaux et en quels temps il faut les enseigner. Deux écueils sont à éviter :

• Constituer une chasse gardée réservée à une élite scientifique ;

• Assommer et mettre hors-jeu chaque part de génération pour laquelle ces savoirs et ces savoir-faire sont peu accessibles.

Méfions-nous de cette peuplade politique qui croit être envoyée du ciel pour tout régenter. Et nous emberlificoter la vie.

Pierre Auguste
Le 15 février 2017